Note de réflexion Numérique en santé IA
IA en santé : préserver la tension du triangle soignant-patient-machine
À partir d’une conférence de Claude Kirchner à Dax, quelques repères pour penser ce que le numérique change dans la relation de soin.
Le 10 mars 2026, j’ai assisté à Dax à la conférence-débat organisée dans le cadre des États généraux de la bioéthique 2026, lors d’une soirée coorganisée par le Centre Hospitalier de Dax-Côte d’Argent et l’ERENA. L’intervention de Claude Kirchner portait sur les enjeux éthiques du numérique et de l’intelligence artificielle en santé, à partir d’une question centrale : quels impacts sur le triangle soignant-patient-machine ?
Je ne propose pas ici un compte rendu exhaustif de la soirée, mais plutôt quelques repères de réflexion, à partir de ce qui y a été dit et de ce que cette intervention a prolongé comme refléxion chez moi.
En bref
L’IA en santé n’ajoute pas seulement un outil dans le soin. Elle modifie les médiations, redistribue les places, déplace les responsabilités et transforme les circuits de confiance.
La question éthique n’est donc pas seulement : quelle place donner à la machine ? Elle devient aussi : comment préserver une relation de soin qui ne se laisse pas dissoudre par elle ?
L’IA n’ajoute pas seulement un outil : elle transforme la relation de soin
Ce qui frappe d’abord, c’est que l’IA en santé ne peut pas être pensée comme un simple outil venant s’ajouter à une relation de soin qui, au fond, resterait inchangée. Elle ne se contente pas d’assister une pratique déjà constituée. Elle modifie la scène du soin elle-même.
Elle recompose les médiations, redistribue les places, déplace les responsabilités, et transforme les circuits de confiance et d’accès au savoir. Autrement dit, la machine n’entre pas dans un espace neutre. Elle intervient dans une relation déjà chargée d’attentes, d’incertitudes, d’asymétries, de vulnérabilités, de savoirs et de responsabilités.
C’est pourquoi la question éthique ne peut pas être réduite à celle de la performance technique ou de l’utilité fonctionnelle. Même lorsqu’un outil est efficace, même lorsqu’il permet d’aller plus vite ou d’affiner une analyse, reste entière la question de ce qu’il fait à la relation de soin.
Une relation à trois redistribue confiance, transparence et responsabilité
La perspective du triangle soignant-patient-machine est, de ce point de vue, particulièrement féconde. Elle oblige à sortir d’une vision binaire et à reconnaître qu’un troisième terme est désormais à l’œuvre dans nombre de situations cliniques : aide au diagnostic, orientation thérapeutique, suivi, collecte et traitement de données, rédaction automatisée, agents conversationnels ou assistants numériques.
Mais l’idée du triangle ne doit pas seulement servir à constater l’apparition d’un troisième terme. Elle oblige à interroger la manière dont ce troisième terme transforme les deux autres liens. Car une relation à trois n’est pas simplement une relation à deux à laquelle on ajouterait un élément. Elle produit une autre dynamique : plus complexe, parfois plus riche, parfois aussi plus fragile.
Dès lors qu’une machine intervient dans la production d’une recommandation, d’un tri, d’un signal ou d’un appui à la décision, la relation ne repose plus seulement sur un échange entre un patient et un soignant. Le patient peut se demander ce qui relève encore du jugement du professionnel et ce qui procède d’un calcul ou d’une recommandation algorithmique. Le soignant, de son côté, peut être aidé, conforté, orienté, voire influencé par un système dont il ne maîtrise pas toujours l’architecture ni les présupposés.
« L’enjeu éthique n’est peut-être pas seulement de réguler la place de la machine dans le soin, mais de préserver la tension du triangle soignant-patient-machine. Car si ce triangle se défait, il ne reste plus qu’un patient face à la machine, et un soignant au service de la machine. »
Mon hypothèse : préserver la tension du triangle
À partir de là, une réflexion m’est venue après coup. L’enjeu éthique n’est peut-être pas seulement de réguler la place de la machine dans le soin. Il est peut-être aussi de préserver la tension du triangle soignant-patient-machine.
Pourquoi parler de tension ? Parce qu’une relation de soin ne se réduit pas à une circulation fluide d’informations ni à l’application optimale d’une solution. Elle comporte une part d’incertitude, de jugement, d’interprétation, de parole adressée, de responsabilité assumée. Le soin n’est pas seulement une résolution de problème, c’est aussi une rencontre avec une personne singulière, dans une situation singulière.
Préserver la tension du triangle, ce serait alors veiller à ce qu’aucun de ses pôles n’écrase les autres. Ce serait faire en sorte que la machine reste un appui sans devenir le centre implicite de la relation ; que le soignant demeure un sujet de discernement et non un simple opérateur de validation ; que le patient ne soit pas relégué à un face-à-face avec un système qui lui fournirait des réponses en court-circuitant la médiation clinique.
Quelques questions très concrètes pour les équipes
Tout d'abord, une question posée par Claude Kirchner pendant la conférence : "Quand un outil fait gagner du temps, que devient ce temps ? Est-il restitué à la relation clinique, à l’écoute, à l’explication, à la coordination, à l’attention portée à la singularité ? Ou bien est-il immédiatement réabsorbé par des logiques de rationalisation ?"
Mais d'autres questions peuvent se poser : Comment le professionnel explique-t-il au patient la place réellement donnée à la machine ? À quel moment dit-on qu’un outil a été utilisé ? Comment partage-t-on ce qu’il a apporté, orienté ou suggéré ?
Comment les professionnels peuvent-ils rester des acteurs critiques de ces outils ? Car il ne suffit pas de savoir les utiliser. Encore faut-il pouvoir les interroger, comprendre leurs effets de cadrage, repérer leurs limites, et conserver la possibilité de s’en écarter lorsque la situation l’exige.
Une question ouverte pour la suite
La question n’est sans doute plus de savoir si l’IA aura une place croissante dans le soin. C’est déjà le cas. La question serait plutôt quel soin voulons-nous encore rendre possible avec elle ?
Repères
- Conférence-débat du 10 mars 2026 à Dax, organisée dans le cadre des États généraux de la bioéthique 2026. Intervention de Claude Kirchner sur les enjeux éthiques du numérique et de l’IA en santé.
- Texte rédigé comme note de réflexion à partir de cette soirée. Il n'en constitue en aucun cas un compte rendu.